Test de « Like a Dragon: Ishin! » sur Xbox Series X. Comment est-il possible qu’un chef-d’œuvre de cette trempe soit resté bloqué si longtemps aux frontières du Japon ?

Pendant le Bakumatsu, Ryoma Sakamato, samouraï devenu rōnin, est accusé du meurtre de son patriarche qu'il n'a en réalité pas commis.

Test de Like a Dragon: Ishin! réalisé sur Xbox Series X à partir d’une version fournie par le distributeur.

Chaleureusement plébiscité par ceux qui y ont joué, longtemps réclamé en Occident par les autres, Like a Dragon: Ishin! est officiellement disponible chez nous. Dans l’intervalle des neuf années d’attente, de nombreux épisodes sont toutefois sortis. Ryu Ga Gotoku Studio s’est donc fendu d’un remake pour mettre à niveau son hors-série. Porté sous Unreal Engine 4, entièrement localisé en français et enrichi par de nombreux aspects, la question n’est finalement plus de savoir si « ce hors-série est à la hauteur des épisodes canoniques », ou « s’il n’est pas trop tard pour le découvrir aujourd’hui ». Oh que non ! On se demande plutôt comme SEGA a pu laisser dormir un tel bijou, et aussi longtemps, dans sa salle aux trésors.

Attention, spoilers

 L’auteur de ce texte s’engage à divulguer le moins d’information concernant l’intrigue de Like a Dragon: Ishin!. Il peut tout de même contenir des spoilers gâchant le plaisir de la découverte. Si vous souhaitez y jouer dans les meilleures conditions possibles, on vous conseille de reporter votre lecture de cet article.

Test de Like a Dragon: Ishin!

Like a Dragon: Ishin! se déroule pendant le Bakumatsu, qui correspond à la fin du shogunat Tokugawa. Cette période s’étend de 1853 à 1868, alors que de nombreux affrontements éclatent entre les partisans du shogun et les shishi soutenant l’Empereur. Dans ce contexte, le joueur incarne Ryoma Sakamato, figure historique de la Restauration de Meiji (Meiji ishin). Son histoire est toutefois romancée pour les besoins du jeu. Samouraï devenu rōnin, il est accusé du meurtre de son patriarche qu’il n’a en réalité pas commis. Il sait toutefois que son assassin pratique le Tennen Rishin, un art martial uniquement connu dans les rangs du Shinsen-gumi de Kyoto. À la solde du shogunat, cette milice sanglante fascine aujourd’hui encore. On a déjà eu l’occasion d’en parler avec le roman visuel Bakumatsu Renka Shisengumi.

Le ton est-il aussi léger que dans les autres jeux de la série ?

Le titre n’a ainsi pas la vocation historique d’Age of Empires ou Assassin’s Creed, par exemple. De nombreux pans de l’histoire sont réarrangés pour les besoins du scénario. Celui-ci se révèle haletant, grâce à des révélations savamment distillées et parce que ses enjeux risquent de mettre le Japon à feu et à sang. Le ton n’est donc pas tout à fait le même que dans les autres épisodes de la série. L’humour et la légèreté des contenus annexes sont nettement amoindris, comparativement à des jeux tels que Yakuza 0 ou Judgment. Pas de Mr. Libido ou de Yosuke Saotome, dictionnaire vivant des synonymes mammaires, à l’horizon.

Le paradoxe de cette noirceur est qu’aucun autre épisode n’est aussi lumineux que celui-ci, se déroulant en grande partie sous un ciel bleu et dégagé. Cela contraste fortement avec les litres d’hémoglobine versés au cours des combats, d’une violence inouïe.

Dans un registre qui n’est à première vue pas le sien, Like a Dragon: Ishin! est un véritable triomphe. Dans le respect que l’on doit à ces heures sombres de l’histoire, le scénario aborde des thématiques inhabituelles pour Ryu Ga Gotoku Studio, qui trouvent un écho aujourd’hui. L’isolationnisme, la haine des gaijin, la résilience nippone ou le millefeuille social, divisé en de nombreuses castes, font partie des débats. Après tout, Ryoma Sakamato, ses frères d’armes et ses adversaires, quoique leurs opinions divergent considérablement, ont un objectif commun : l’avenir du Japon.

Retrouve-t-on l’esprit des Yakuza ?

Dans Like a Dragon: Ishin!, les différentes parties ne se disputent donc pas un lopin de terre abandonné de Kamurochō. Pourtant, on retrouve l’esprit des jeux Yakuza dans les mécaniques de gameplay et dans la structure tout entière. À l’image du Musō que l’on peut adapter à toutes sortes de contextes et de licences, le « genre » créé par Ryu Ga Gotoku Studio peut exister en dehors de ses organisations mafieuses emblématiques. Fist of the North Star: Lost Paradise l’avait aussi rappelé.

Ryo Sakamoto parcourt donc une zone ouverte jonchée de points d’intérêts. Ici des quêtes annexes ; là des mini-jeux. On ne peut pas traverser une rue sans qu’un événement se produise. Certes, les devantures ne sont pas aussi tape-à-l’œil que les néons de Tokyo. En somme, on ne trouve pas d’Astro City à chaque coin de rue. Mais le studio s’est débrouillé pour rendre Kyo aussi vivante qu’organique avec des terrasses animées, des marchands ambulants et des passants qui discutent entre eux des dernières actualités, à l’heure où la radio n’existe pas encore.

On retrouve aussi Yakuza dans le casting des personnages. Par exemple, Ryoma Sakamoto partage ses traits et son doubleur avec Kazuma Kiryū. Goro Majima et Taiga Saejima, deux protagonistes de la série principales, incarnent également des capitaines du Shinsen-gumi. Cette interprétation des archétypes de Yakuza est, à notre avis, un véritable coup de génie. On s’amuse à reconnaître les visages des uns et des autres, au fil de la progression. Mais les rôles sont sensiblement différents par rapport aux épisodes orignaux. À commencer par Ryoma, moins taciturne que son alter ego du monde moderne, mais tout autant fascinant. Comment ne pas admirer, béatement souvent mais avec émotion parfois, ses traits d’esprit, son sens de la justice et sa ténacité à toute épreuve ?

Le titre adopte-t-il des combats façon beat ’em all ou en tour par tour ?

L’esprit de Yakuza se manifeste également dans le système de combat. Remake d’un hors-série de 2014, alors que la révolution du tour par tour de Yakuza: Like a Dragon n’a pas encore eu lieu, Like a Dragon: Ishin! s’appuie sur les mécaniques beat ’em all d’antan. Ryoma Sakamoto dispose de quatre styles : bagarreur à poings nus, bretteur au katana, tireur au révolver et danseur endiablé, qui mélange habilement ces deux derniers. Comme d’habitude, le joueur doit adapter sa posture en fonction de ses adversaires.

L’évolution est toutefois minutieusement réglée. Au début de l’aventure, une forme de rigidité se fait ressentir quelle que soit la façon de combattre. Mais en évoluant sur des sphériers (un pour chaque style) et auprès « d’écoles » de combat, les combos et les actions de Ryoma s’enrichissent considérablement. On peut aussi forger des armes de plus en plus puissantes, avec un organigramme inspiré par Muramasa: The Demon Blade. L’activité demande de nombreuses ressources et un investissement en temps non-négligeable, mais les résultats sont immédiatement perceptibles.

Like a Dragon: Ishin! gagne enfin en profondeur avec son système de soldats. En tant que capitaine du Shinsen-gumi, Ryoma peut recruter de nombreuses unités sous forme de cartes. En plus d’améliorer ses statistiques, elles permettent de lancer des compétences spéciales : buff, soins, éclairs et autres boules de feu. On avait prévenu, la fidélité historique a ses limites. Quelques-unes sont extrêmement rares et le joueur peut dépenser des sommes folles (intra-jeu) en gacha pour les obtenir. On peut aussi en gagner après des combats aléatoires. Quelques cartes représentent d’ailleurs des personnalités du monde réel : acteurs, catcheurs, cosplayers etc. On pense notamment à cette VTuber, accusée de racisme et d’homophobie, que SEGA n’a semble-t-il pas connu à ses débuts sur 4chan. Ce sont les risques de ce genre de collaboration, hélas.

Doit-on le considérer comme un hors-série ou un épisode majeur ?

Like a Dragon: Ishin! n’a donc rien d’un volet transitoire entre deux sorties majeures de Yakuza. Oui, son contexte le classe dans la catégorie des hors-séries. Non, son contenu n’est pas moins abondant que dans les épisodes les plus riches de Yakuza. Sa campagne principale, parfaitement rythmée, on le rappelle, s’étale sur quatorze chapitres et peut être bouclée en une vingtaine d’heures. Les joueurs qui ont pour projet de terminer toutes les activités disponibles peuvent multiplier cette durée de vie par cinq ! Il y a véritablement mille-et-une façons de se perdre dans Kyo.

Comme le veut la tradition, des pans entiers sont complètement facultatifs et constituent parfois un authentique jeu dans le jeu. On pense à la gestion d’une petite ferme, étonnant croisement entre Story of Seasons et la mallette de Resident Evil 4. Si, c’est possible. Ryoma doit aussi cuisiner de nombreuses recettes, avec des QTE que l’on croirait dictés par Cooking Mama. Que dire de la pêche, classique de Yakuza, classique du genre, classique du jeu vidéo est-on tenté d’écrire, mais toujours addictive ? De très nombreuses missions sont enfin disponibles dans le cadre du Shinsen-gumi, exactement comme celles de Crisis Core: Final Fantasy VII : le joueur explore des donjons sous forme de quelques couloirs pour l’espace de quelques minutes.

Et tous les à-côtés, véritablement optionnels, donnent le vertige. D’un côté, des mini-jeux : courses de poules, bucheronnage (Shenmue III n’a rien inventé), karaoké façon Bakumatsu, danse et tant d’autres. De l’autre, des stamp cards à compléter, des quêtes annexes ou des amitiés à nouer comme on en trouve dans Judgment. On s’étonne finalement qu’un environnement aussi compact, car Like a Dragon: Ishin! ne se déroule en réalité que sur cinq ou six cartes principales, donne lieu à tant et tant d’activités.

Like a Dragon: Ishin! n’accuse-t-il pas son âge ?

On pourrait toutefois se demander si le jeu n’a pas trop vieilli. La version originale, à cheval entre les PlayStation 3 et 4, date quand même de 2014. Mais SEGA a tenu sa promesse d’un remake complet de Like a Dragon: Ishin! sous Unreal Engine 4. Les jeux d’ombre et de lumière donnent un nouvel éclairage à Kyo. Les textures sont aussi beaucoup plus détaillées. Mais dans nos conditions de test sur Xbox Series X, elles ont tendance à s’afficher en retard. Cela peut littéralement gâcher l’émotion suscitée par une scène-clé, en sortant le joueur de la diégèse.

Mais la mise en scène est plus globalement enrichie avec des travelings inédits au cours des scènes cinématiques, ou des plans davantage dramatiques. Par rapport à la version d’antan, Ryu Ga Gotoku Studio a aussi ajouté de nombreux visages issus des épisodes les plus récents, comme on l’expliquait plus haut. Quelques personnages du jeu d’origine sont ainsi approfondis par leurs nouvelles mimiques ou leurs regards. On a d’ailleurs un véritable décalage entre les modélisations des personnages les moins importants, qui n’ont pas forcément profité du même traitement, et les protagonistes.

Qu’a fait SEGA pour rendre ce chef-d’œuvre le plus accessible possible ?

Mais SEGA a beaucoup œuvré pour rendre Like a Dragon: Ishin! disponible au plus large public possible. Les jeux japonais ne sont pourtant pas réputés pour leur grande accessibilité, et les jeux de la série sont parfois difficiles. Mais au-delà d’une traduction française d’une grande qualité, malgré quelques petits couacs compréhensibles tant le texte est volumineux, on salue l’inclusivité dont fait preuve le titre. Mode facile, combos simplifiés, aides visuelles, disparition du sang, glossaire… Tout le monde a l’occasion de découvrir ce hors-série, y compris sur une grande variété de systèmes : PlayStation 4, PlayStation 5, Xbox One, Xbox Series X et PC.

On s’en étonne car Like a Dragon: Ishin! est longtemps resté l’un des titres les plus obscurs du catalogue Ryu Ga Gotoku Studio. SEGA a enfin pris conscience du caractère absolu de son chef-d’œuvre et l’a traité comme tel. « Ishin! » n’est donc pas une appellation usurpée pour ce classique en devenir.

Plus loin | Lire aussi les tests de JapanPop et Taikenban

Captures d’écran © SEGA

Notre avis | 9

Note : 9 sur 10.

Like a Dragon: Ishin! est à Yakuza ce que The Great Ace Attorney Chronicles est à Ace Attorney. On pourrait n’y voir qu’un « hors-série » en attendant deux épisodes canoniques. En réalité, il adapte la formule à une époque lointaine, avec d’autres personnages et avec un ton radicalement différent. On retrouve néanmoins tout ce qui distingue les jeux de Ryu Ga Gotoku Studio : sa campagne est menée tambour battant, l’écriture est d’une finesse insoupçonnée et l’environnement, quoique compact, regorge d’activités en tout genre. Le système de cartes de soldats apporte en plus une dimension stratégique inédite.

Comme The Great Ace Attorney Chronicles, encore lui, Like a Dragon: Ishin! a mis du temps avant de quitter le Japon. Mais SEGA a finalement bien compris que l’histoire du pays pouvait intéresser au-delà de ses frontières. L’éditeur a donc fait tout ce qu’il pouvait pour que le grand public découvre l’un de ses plus grands chefs-d’œuvre, ni plus ni moins. Avec les efforts conjugués de PLAION, le titre est désormais disponible en français, avec une myriade d’options d’accessibilité, sur suffisamment de systèmes pour que les joueurs puissent le pratiquer selon leur matériel. Qui l’eût cru ? Après neuf ans dans l’ombre, Like a Dragon: Ishin! est tout simplement devenu un modèle d’édition : localisation, éditions physiques, portages solides…

Il n’y a pas si longtemps, quand Yakuza 5 sortait péniblement sur PlayStation 3, on s’inquiétait pour l’avenir de la série chez nous. Aujourd’hui, tous les espoirs sont permis, y compris de découvrir, un jour on l’autre, une version occidentale de Ryū ga Gotoku Kenzan!. Sans vouloir paraître plus impérialiste que l’Empereur, on y croit.

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