jeudi 22 octobre 2020
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Rétrospective de Shenmue / Partie 3 : Shenmue Online (annulé)

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À suivre…

Shenmue Online par Sega, JoyCity Entertainment, Digitalrex et T2 Technology Holdings
Prévu sur PC

Dans l’expectative d’une suite aux aventures de Ryo Hazuki, laissées en suspens par la fin du légendaire Shenmue II, les fans de Shenmue ont dû se pincer plusieurs fois pour bien s’assurer qu’ils ne rêvaient pas. Contre toute attente, et surtout celles de la communauté Shenmue, Sega annonce en août 2004 développer un MMORPG depuis février 2003 dans l’univers de l’emblématique saga de Yū Suzuki : Shenmue Online. À cette époque, personne n’imaginait le fiasco que deviendrait le projet, ni qu’il anéantirait peut-être toutes les chances de jouer un jour à un éventuel Shenmue III.

Shenmue Online peut en effet se targuer d’être l’un des fumiciels les plus tristement célèbres du jeu vidéo. On trouve beaucoup de circonstances atténuantes aux échecs commerciaux de Shenmue et Shenmue II mais rien n’explique les mauvais choix pris pour ce hors-série dans la gestion du projet, dans le game design, dans la direction artistique et même dans sa communication. Shenmue Online n’est jamais sorti et peu de joueurs le regrettent aujourd’hui.

On peut légitimement se demander : pourquoi Sega a-t-il envisagé un tel projet autour de Shenmue ? Aujourd’hui, en effet, la nature intimiste de la série semble en total décalage avec l’aspect « mécanique » d’un MMORPG et, particulièrement, de Phantasy Star Online. Pourtant, il y a bien des ponts qui justifient Shenmue Online. Notamment, quand Shenmue et Shenmue II sont sortis, peu de mondes en 3D semblaient aussi ouverts que les leurs. Il n’est pas difficile de les imaginer prendre vie et même devenir des mondes persistants.

De plus, le MMORPG était un genre très populaire en pleine expansion à cette époque. À la clé, en cas de succès : un modèle d’abonnement mensuel capable de générer des millions de dollars, soit peut-être l’occasion de récolter les fruits d’investissements spectaculaires pour Shenmue et Shenmue II. Final Fantasy XI Online en 2002 et World of Warcraft en 2004, par exemple, ont été de très francs succès mondiaux et ont sans doute donné des idées à de nombreux éditeurs qui ont aussi désiré leur part du gâteau.

Par ailleurs, Sega a sans doute espéré s’imposer sur les marchés du jeu vidéo asiatiques et émergents, et plus particulièrement le marché chinois. Shenmue, qui se déroule en partie à Hong-Kong puis en Chine continentale, aurait pu avoir une résonnance. Dans le genre des arts martiaux, Age of Wushu (anciennement Age of Wulin) développé par Snail Games a par exemple réussi à trouver son public et à faire son trou depuis 2013.

Les vidéos dévoilées au cours de son développement et les dires de Yū Suzuki aident à se figurer ce à quoi aurait pu ressembler Shenmue Online. On ne peut seulement qu’imaginer parce qu’entre la première bande-annonce et les derniers visuels qui ont été diffusées, le projet semble avoir déjà beaucoup évolué, en partie à cause de remaniements inattendus. Et pour cause : le jeu était, au départ, développé par différents acteurs.

Initialement, la majeure partie du développement était assurée par JoyCity Entertainement. D’après le site Shenmue Master, le studio sud-coréen se serait même occupé de 90% de la programmation du titre, en plus de la gestion de Shenmue Online pour le marché coréen. Digitalrex, le studio rattaché à Sega et dirigé par Yū Suzuki, supervisait l’ensemble du projet, en plus de gérer le jeu partout dans le monde, hormis en Corée du Sud et en Chine. Une dernière entité détenait les droits pour gérer Shenmue Online sur les territoires chinois : T2 Technology Holdings.

Une première bêta publique a lieu en Chine au printemps 2005. Une autre bêta, privée cette fois, est annoncée pour novembre 2005 pour la Corée du Sud mais, avant qu’elle ne puisse avoir lieu, JoyCity Entertainment se désiste purement et simplement de Shenmue Online. Le problème est que le studio est codétenteur de la propriété intellectuelle à hauteur de 50%. Sans en arriver à un bras de fer judiciaire et malgré des tensions manifestes, Sega et JoyCity Entertainment trouvent finalement un accord à l’amiable : Sega devient l’unique développeur du projet et Yū Suzuki réaffirme plusieurs fois le mener à son terme, malgré les doutes qui émergent.

Après cet épisode, Shenmue Online est attendu pour 2007 pour la Corée du Sud et la Chine uniquement. L’intérêt décroissant des fans qui ne pourraient de toute façon pas y accéder et le développement que l’on imagine interminable, surtout à une époque où Sega connaît de profonds remaniements, auront raison du projet : bien que l’annulation n’ait pas été officialisée par Sega, Shenmue Online n’est jamais sorti et il est même tombé dans l’oubli. Qui sait si des éléments n’ont pas été recyclés dans d’autres jeux, comme Phantasy Star Universe. Mais après quatre années d’investissements dans un MMORPG massif, le projet a littéralement disparu de la surface de la Terre.

C’est-à-dire que les fans de Shenmue avaient de toute façon les yeux rivés sur un éventuel Shenmue III, plutôt que ce hors-série dont il était difficile de savoir s’il serait canonique ou non. Au gré des entretiens accordés par Yū Suzuki, on comprenait qu’il le serait, puis finalement que seuls quelques éléments seraient rattachés à l’univers de Shenmue. La première bande-annonce a même induit beaucoup de joueurs en erreur sur la suite de la saga : à la fin de la vidéo, on aperçoit Ryo Hazuki lancer une boule d’énergie similaire à un Kamé Hamé Ha de Dragon Ball. Des années après, le public a pu se rendre compte que rien de tel n’existe dans la suite.

Shenmue Online entrait de toute façon en contradiction avec Shenmue II puisqu’après les événements de Kowloon, Ryo Hazuki part pour la Chine continentale et plus spécifiquement à la recherche du village de Bailu. Pourtant, ce hors-série met en scène Ryo et d’autre protagonistes dans les rues-mêmes de Hong-Kong. Yū Suzuki déclare que tous les héros de Shenmue II étaient censés être intégrés à l’histoire, non pas en tant que personnages jouables mais en tant qu’éléments scénaristiques.

Les bandes-annonces montrent notamment Ryo Hazuki, Xiuying et Ren aux prises avec des dizaines de malfrats en costume noir. Une confrontation avec Lan-Di laisse penser qu’il s’agit de Chi You Men. D’autres personnages emblématiques dont Joy ou Wong apparaissent également dans les scènes cinématiques. Toutefois, Shenmue Online n’était pas censé se dérouler uniquement sur le port d’Aberdeen mais dans différentes régions d’Asie dont Séoul et Pusan pour la Corée du Sud, Yokosuka pour le Japon, Xi’an, Suzhou et Guilin pour la Chine et Hong-Kong. Macao devait également être intégrée.

Finalement, Shenmue Online aurait dû être beaucoup plus vaste que les Shenmue canoniques et inclure plus de 1200 lieux et bâtiments. Chaque joueur aurait même pu posséder sa propre maison, une fonctionnalité qui existe dans de nombreux jeux en ligne et qui prend souvent la forme d’une pièce à décorer. Des rares vidéos de gameplay qui ont permis de voir le titre en mouvement, on a pu apercevoir des zones de jeu réellement gigantesques aux rues extrêmement larges et aux bâtiments très impressionnants. Mais ces mêmes-zones sont aussi entièrement vides de personnages non-jouables, peut-être parce qu’il ne s’agissait que de versions bêta. On reconnaît quelques lieux emblématiques de Shenmue II, dont le Pigeon Park ou le Beverly Hills Wharf. Mais on découvre aussi d’innombrables lieux inédits.

Pour arpenter Shenmue Online, le joueur n’aurait pas incarné un personnage de Shenmue mais un avatar créé de toute pièce. Comme nombre de jeux en ligne, cinq classes étaient disponibles, correspondant chacune à un art martial. Les utilisateurs étaient censés intégrer l’un des clans dirigés par Shenhua, Xiuying et Ren et obtenir des quêtes auprès de leurs chefs respectifs. Il était d’ailleurs prévu que les clans puissent coopérer ou s’affronter selon les événements de Shenmue Online.

Dans la bande-annonce diffusée au cours du salon China Joy 2006, les développeurs promettaient plus de 150 quêtes assignées par les chefs de clan reprenant, pour certaines, les moments-clés de Shenmue II : signe du chawan, lecture de cassettes audio à la recherche d’indices… Les nombreuses activités annexes de la série auraient également dû être présentes, qu’il s’agisse de jeux d’argent, des fléchettes ou des jeux d’arcade sous licence officielle, dont After Burner II par exemple. On aurait aussi dû pouvoir travailler ou collectionner des gashapon et des jouets.

Pour combattre, il était prévu différents styles en fonction du chef de clan. Les combattants sous les ordres de Xiuying auraient utilisé des arts martiaux traditionnels. Les joueurs sous la coupe de Ren auraient utilisé des armes blanches (comme des nunchakus). Quant aux membres du clan de Shenhua, ils auraient utilisé l’énergie vitale pour lancer des sorts.

Grâce aux quelques vidéos de gameplay qui ont circulé, on a pu se rendre compte que, dans les faits, il s’agissait d’un hack and slash largement moins technique que le système de combat de Shenmue et Shenmue II. En réalité, deux modes étaient prévus : un mode action-RPG que l’on a pu voir en action, et un mode Virtua Fighter. Comment cela aurait-il dû s’articuler dans Shenmue Online ? Le mode Virtua Fighter était-il réservé aux duels, dans le cadre de PvP par exemple ? Aucune information ne le confirme mais il était attendu.

Dans les combats que l’on a pu consulter, le joueur semble assailli par des dizaines d’adversaires que l’on combat à la chaîne, ou dont on peut se défaire avec des magies élémentaires de foudre ou de feu, par exemple. À chaque impact, il se dégage d’étonnantes étincelles qui font penser aux jeux de combat des années 90 et notamment à Tekken.

Pour faire évoluer son avatar, il aurait été possible d’apprendre de nouveaux mouvements, avec chacun son animation. Les développeurs en ont annoncé « plus de 1000 » et environ 800 mouvements ont été capturés. Il aurait été possible d’obtenir ces nouvelles techniques de combat en s’entraînant mais aussi en les achetant. Le système aurait même permis de les vendre une fois acquis.

Des QTE auraient également dû être intégrés au gameplay de Shenmue Online, même si Yū Suzuki a affirmé qu’il était techniquement impossible d’utiliser le même système dans un jeu en ligne. Aujourd’hui, dans un jeu comme Phantasy Star Online 2, c’est possible : d’ailleurs, au cours des concerts qui ont régulièrement lieu sur les vaisseaux de l’Ark, un mini-jeu de rythme est intégré. Mais en 2004, c’eût été très difficile. Des jeux comme Final Fantasy XIV Online ont longtemps souffert d’un input lag conséquent parce que les serveurs étaient très éloignés.

Peut-être que Shenmue Online aurait été un jeu profond et plaisant. S’appuyer sur quelques vidéos pour le préjuger n’est absolument pas constructif, surtout pour un MMORPG dont le fonctionnement est forcément différent d’un jeu hors-ligne. Cependant, beaucoup de fans ont décrié le projet qui, en réalité, n’a pas grand-chose à voir avec Shenmue dont le succès vient, en grande partie mais pas exclusivement bien sûr, de son aspect « réaliste ». Les dernières captures d’écran diffusées étaient en plus très racoleuses avec des personnages féminins aux tenues vulgaires, à l’image de nombreux jeux de navigateurs qui vendent leur produit avec des publicités pour adultes. Ce point commun unit d’ailleurs Shenmue Online à Psy-Phi, un autre projet de Yū Suzuki prévu à la même période et lui aussi annulé avant son départ de Sega.

Cela dit, dans les faits, Shenmue Online n’a jamais été officiellement déclaré comme annulé mais, aujourd’hui, le doute est permis. Progressivement, le titre a disparu des sites Internet puis des discussions. Yū Suzuki a même quitté son poste chez Sega en septembre 2011, alors même que ses fonctions chez l’éditeur avaient été amoindries en 2009.

Le budget de développement et de marketing de Shenmue Online est tout de même estimé à 26 millions de dollars ! Plus que les ventes décevantes des deux premiers épisodes de Shenmue, cette perte sèche, pour ne pas dire ce gâchis de temps et d’argent, a sans doute scellé le destin de la série dans les projets de Sega. Yū Suzuki n’a toutefois jamais renoncé à réaliser la suite de la saga, porté par les nombreuses sollicitations des fans.

Avec l’impossibilité de convaincre Sega de produire Shenmue III, Yū Suzuki s’apprêtait à explorer de nouvelles pistes par l’intermédiaire de sa société YS Net, fondée en 2008. Mais après le fiasco de Shenmue Online et avant le lancement en grande pompe du Kickstarter de Shenmue III de 2015, Yū Suzuki allait tenter une « résurrection » de la série et un nouveau coup de poker avec, cette fois, un projet exclusivement dédié au marché mobile : Shenmue Gai, sorti en 2010.

Captures d’écran issues de 4Gamer.net

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À suivre…

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